bar-harbor_une

On aura fait comme les grands.

Je lisais il y a quelques temps une phrase sur le blog de Marie, j’ai toujours un sourire au coin des yeux en me disant qu’on fait « comme les grands ». Je l’ai gardée dans un coin de ma tête, cette jolie phrase, et puis j’y ai repensé beaucoup, après. Ça vous fait jamais ça, à vous ? Lire, entendre, capter une phrase et la laisser ricocher quelque part, jusqu’à ce qu’elle soit trop forte et qu’il faille en faire quelque chose ?

Moi j’ai deux solutions dans ces cas là : soit je les dessine, soit je les raconte. Cette fois-ci, je vais raconter – mais je mens un peu, j’en ai déjà fait un gribouillis calligraphié.

J’ai toujours un sourire au coin des yeux en me disant qu’on fait comme les grands, puis moi aussi, vous savez, et ça arrive presque tous les jours. Je ne sais pas à quel moment on accepte tout à fait d’être grand, et plus de faire comme les grands, mais je me sens toujours dans la deuxième catégorie.

bar-harbor_1

 

Quand je prépare, le dimanche, mes lunchs pour la semaine (c’est faux, en fait, je fais ça une fois par mois, quand j’ai pas trop la flemme après mes trois cours de sport, et sauf exception, ça se résume à je fais cuire du riz pour les deux prochains jours)(mais enfin), quand je prépare mes lunchs pour la semaine, je vois ma maman préparer des grandes tartes à la courgette et les congeler en parts, pour quand j’aurais la flemme de faire à manger à ton père en rentrant, elle disait tout le temps.

Quand on dit allez, venez souper à la maison et qu’on réfléchit avant au menu, qu’on va acheter des verres à vin pour que ça fasse pas brouillon et qu’on dit des mots comme donnez-moi vos manteaux, je vais les poser dans la chambre, quand les invités sonnent à la porte, je vois mes parents, quand moi j’étais enfant et en pantoufles et eux, bien habillés étaient prêts à être grands. Quand on débouche une bouteille de vin le soir en rentrant, après une longue journée et qu’on a le droit, si on veut, de manger juste du houmous à la cuillère en pyjama.

Quand on part en week end, qu’il y a toujours avant les dix, vingt, trente, quarante messages pour décider de qui prendra le vin (cette personne se fait avoir, le vin coûte bien trop cher au Québec, c’est insensé), de qui prendra les tomates cerises et de qui conduira. Quand on était petits, on sautait dans la voiture sans même vérifier que papa a bien pris les opinel pour couper les tomates et qu’il a rangé la mayonnaise dans la glacière, la glacière bleu super moche, mais qui faisait un tabouret parfait, et puis c’était acquis que maman avait mis une culotte de rechange, parce qu’on finissait toujours par aller se baigner dans la rivière. Alors quand je réponds au 214ème mail qui demande qui s’occupe de faire du guacamole (alors que c’est évident que c’est moi, je suis toujours en charge des avocats), j’ai un sourire au coin des yeux en me disant que je fais comme les grands.

bar-harbor_2

Quand il y a ces discussions animées et qu’on s’entend défendre ses idées, ses convictions, formuler des arguments qu’on a construit soi-même, parce qu’on a lu, qu’on a écouté et qu’on a cherché, quand on dit oui, j’y crois, non, je pense que tu as tort, quand on rit très fort aux blagues qui feraient rire les adultes, des blagues pas très fines qu’on comprenait pas trop avant, quand quelqu’un dit qui veut du vin, quand on se lève pour faire la vaisselle, quand on se rend compte qu’autour de la table, on est tous beaucoup plus proches du 30 que du 15 qu’on a pourtant parfois encore l’impression d’avoir, quand tout ça.

Mais oh, il y en a tellement, des moments comme ça, où on se rend compte qu’on a grandi. Des moments où on se rend compte de rien, mais il y a une micro seconde qui nous surprend et qui nous fait sourire aux coin des yeux, regarde, on fait comme les grands, on fait des trous dans le mur pour mettre des étagères, on va acheter la salade qu’on veut et les cookies qu’on aime, on achètes des fleurs juste comme ça, pour faire joli dans son chez-soi, on repasse plus ses chemises depuis longtemps, mais c’est parce qu’on a choisit comme un grand de pas le faire, on paye son abonnement au bus, on ouvre ses fiches de paie, ou pas dans mon cas, mais elles sont là, comme si on était grand, comme si on savait ce qu’on allait faire de tout ça, comme si on était capable de pas tout dépenser sans y penser. On utilise des mots de grandes personnes, cordialement, merci par avance, on envoie des mails groupés qui finissent avec une signature professionnelle, parfois on glisse vous pouvez me joindre au bureau, parfois, parfois, ces mots sonnent faux, quand on avait 15 ans, on s’imaginait pas pour de vrai dans un bureau, à faire comme les grands, à rire autour de la machine à café et à écrire sur le bout de sa to-do list penser à mettre la machine à laver en route.

On fait comme les grands tous les jours, on finit par s’y habituer.

Et puis, il y a toujours un moment où on ferme les yeux et on se dit que peut-être que c’est comme ça que c’est chouette, d’être grand. En souriant et en disant qu’on fait comme si, mais qu’en fait, on a toujours quinze ans quelque part.

23 Comments

  1. C’est drôle car je me suis fait exactement la même réflexion.
    Cette impression de se voir à la place des adultes avec un certain recul, avec nos yeux d’ados, je l’ai de temps en temps et c’est un peu destabilisant je trouve!
    Je ne sais pas si tout le monde le ressent ainsi mais c’est vrai que sur certains comportement que tu cites, parfois, on a l’impression de faire « comme si » alors qu’en fait, on est en plein dedans 🙂
    Après, rien n’empêche de garder les bons côtés de la jeunesse (émerveillement, amusement)

    Répondre

    1. J’espère qu’on gardera tous toujours un part d’enfant en nous, sinon ça deviendra bien triste, je crois !

      Répondre

  2. Qu’il est chouette, cet article, Camille !
    En pleine période de doutes et de « je fais quoi après juin? » ( = après mon diplôme), être grande de toutes les manières que tu présentes dans ton article me fait moins peur que d’être grande tout court. Et je me rends compte que je le suis déjà un peu, en fait.
    Bref, j’aime beaucoup les « petits » moments qui te font dire que tu auras fait comme les grands, et la bienveillance qui ressort de tout ça.
    (Comme j’aime beaucoup chacun de tes articles, je n’ai pas commenté le dernier, mais il m’a touchée au coeur et émue aux larmes, je n’ose le relire maintenant, trop tôt, j’ai trop peur de me transformer de nouveau en madeleine …)

    Répondre

    1. Merci pour ton commentaire Lau !
      Tu sais, moi depuis que j’ai été diplômée, j’ai pas arrêté de faire des trucs en me posant la question « oui mais je fais quoi après, je veux dire, vraiment, quand je serai grande ». Au final, ça fait 5 ans que je m’éclate dans mes boulots parce que justement je prends pas trop ça comme une histoire de grandes personnes.
      (Et puis merci aussi pour ta parenthèse !)

      Répondre

  3. Oui effectivement, je crois qu’être grand, c’est mieux quand on fait comme si en ayant un sourire au coin des yeux, ce sourire des 15 ans.
    (Les fiches de paye, j’ouvre l’enveloppe, mais je mets 3 voire 6 mois à les ranger) (et je ne suis pas préposée au vin, je serais incapable d’en choisir un bon, en revanche je me propose toujours pour apporter un dessert et des fleurs)
    (Je peux dire à quel point J’AD-DO-RE la police de ton site ou bien ?)

    Répondre

    1. Apporter le dessert, c’est dans mes cordes aussi, les fleurs, non, je suis nulle en choisir le bon bouquet ! ^^
      Pour la police, laquelle ? Celle du texte ? Du titre ? Du menu ?

      Répondre

  4. Quel magnifique article… Il m’a émue, sûrement parce qu’il n’y a pas une seule ligne que je n’aurais pas pu écrire.
    La glacière bleue ma maman l’a aussi, et j’aimais m’asseoir dessus !
    Tout comme toi j’ai l’impression de jouer à la grande, alors que j’ai trente ans… Merci pour ces mots, cet article que je vais me garder dans un coin et que je viendrai relire.
    Bisous

    Répondre

  5. On fait comme les grands des fois parce qu’on y est obligés, mais dans ma tête les grands c’est toujours les autres, moi dans ma tête y a des tas d’oiseaux souvent, pas des je vous prie d’agréer mes sentiments distingués.
    Merveilleux billet, Camille.

    Répondre

  6. Ça fait peur être grand. Ca signifie faire des choix, LES choix. Et ça, ça chasse les paillettes! C’est beaucoup plus drôle de s’amuser… et de nier; jusqu’au jour où l’on doit confronter le monde car une décision nous attend.
    Mais comme tu dis, un petit pas à la fois, une habitude à prendre à la fois, et la machine va prendre le rythme! Plein de chouettes personnes ont réussi avant nous, et on est loin d’être des bécassines!
    A 22 ans et demi, on a encore le droit d’être une adulescente!
    xoxo

    Répondre

  7. Tu es des rares pour qui je jubile à la publication d’un nouvel article. Et quand en plus, tu me cites…
    Merci pour ces bonheurs de mots, ces joies de souvenirs, ces réflexions qui ne sont jamais de trop. Mon Yop à la vanille, encore frais grâce à la glacière et moi-même te saluons!

    Répondre

  8. Il fait du bien ce message, parce que : (perso) on m’a jamais trop appris à être une grand. Tu te lances comme ça dans ton indépendance c’est comme ça !
    D’un sens je suis bien contente, ça veut dire que mes proches ne m’ont jamais imposé un chemin tracé et défini. Mais c’est pas tous les jours faciles, alors c’est cool de te lire. Droit au coeur quoi, comme souvent. 🙂

    Répondre

  9. Je le savais, en cliquant, que la nostalgie qui m’habite depuis hier soir n’allait pas aller en s’arrangeant en lisant ce billet doux dans le silence dans mon appartement presque comme les grands !
    J’ai aimé chaque ligne et j’ai vu chaque fois où j’ai fait un peu semblant : en remplissant des pages entières de notes sur un potentiel jardin, en vantant les mérites de cette maison de poupée « bien située, au rez-de-chaussée, avec un coin de verdure ! et une mezzanine, vous vous rendez compte ? » alors qu’en fait on aime surtout cet endroit parce qu’on peut se balader en pyjama et en faisant vroum vroum avec les LEGO toute la journée sans qu’aucun voisin ne puisse découvrir notre secret. En préparant des mariages et des vacances et en rêvant de week-ends à la mer à boire du vin mais aussi du Perrier-citron, en me disant tout bas que s’il y a la mer il y a du sable et je ferai des petits châteaux dans mon coin sans que personne ne me voie.
    Je crois que je suis un tout petit peu trop émue, et ça c’est vachement chouette. Merci.

    Répondre

  10. Tellement touchant, cet article… A chaque fois que tu publies, je ressens cette joie au fond du cœur qui me fait briller les yeux. Aujourd’hui, j’ai décidé de déguster en même temps que tes mots une tisane, et mon « moi » de 15 ans s’est moqué très fort. Une tisane, et puis quoi encore.
    Comme le dit Saint-Exupéry dans le Petit Prince : « Toutes les grandes personnes ont d’abord été des enfants. (Mais peu d’entre elles s’en souviennent.) »
    Alors un grand Merci, Camille, pour tes mots qui me font prendre du recul et réaliser que je suis devenue « grande » plutôt naturellement, sans trop m’en rendre compte, en avançant pas à pas. & que je ne dois pas oublier l’enfant qui sommeille en moi et me permet de porter un regard neuf sur le monde…

    Répondre

  11. Je me suis souvent demandée à quel moment on se sentait vraiment adultes. Et je n’ai pas la réponse. Je fais des actes d’adultes. Je prends soin de mes filles (des petites Québécoises ;)) mais je n’ai toujours pas l’impression d’être adulte pour autant… Très joli texte.

    Répondre

  12. Jadore 🙂
    ya 2-3 semaines dimanche après-midi pour la premiere fois jai utilisé une cocotte minute ^^ jai fait des carottes pour Néréa et la je me suis dit « mais non cest mes parents qui font ca cest pas moi! » Donc apres je me suis rattrapée je lui ai fait goûter du Nutella et on a mangé des chocapics.

    (Mais…..ca mange des chocapic une maman ??) (moi aussi jai du mal à devenir adulte^^)

    Répondre

  13. C’était beau comme billet et quand tu le racontes comme ça, grandir fait un peu moins peur. Comme les grands, j’aime boire un bon verre de vin dans le canapé, aller dans des musées sans râler et jeter un coup d’oeil à mon compte en banque sans paniquer. Mais comme les petits, je suis toute excitée quand un nouveau disney sort et rien ne me rend plus heureuse que de prendre un goûter avec du bon pain et un livre à 16H45.

    Répondre

  14. Quel beau billet, comme d’habitude… Je te rassure, même a 40 ans, même en étant maman, on a toujours l’impression de faire comme les grands sans vraiment se sentir adulte.

    Répondre

  15. Quand tous les matins je passe sur le pont dans le sens inverse des lycéens. Que je me dis tiens il n’y a pas si longtemps que ça tu étais à leur place. Regretter ce temps où je rentrais et que je n’avais plus qu’à me mettre à faire mes devoirs, aller sur l’ordinateur et mettre les pieds sous la table. Et puis finalement, rentrer un soir et se mettre sur son canapé et ne rien faire. Apprécier le fait d’avoir réussi à prendre du temps pour soit comme avant et se dire que j’ai fait comme les grands. J’ai grandis trop vite. Je le regrette un peu quand même… Alors je fais comme quand j’étais petite.

    Répondre

  16. Je ne le dirai jamais assez : Camille, qu’est-ce que tu écris bien avec tellement de justesse et de tendresse. C’est un article que j’ai lu avec le sourire aux lèvres alors que je suis dans le RER miteux qui me ramène à la maison.

    Quand je pense que j’ai eu 18 ans il y a plus de 10 ans, je n’en reviens pas… J’écris « comme convenu » et j’envoie des mails formels, avec des mots de grands. Quand je suis en réunion avec un client, j’ai l’impression de jouer un rôle et j’ai envie tout au fond de faire des blagues, en disant « non mais faites pas genre les pros alors qu’on se marre tous devant des chats et des concombres » #TMTC

    Bref, je ne vois pas bien quoi ajouter sinon merci d’avoir adouci mon trajet <3

    Répondre

  17. Tes mots sont tellement justes, allez je commente !
    Je ne reçois pas encore vraiment comme mes parents (mais j’organise les anniversaires de mes enfants), je n’ai pas la vaisselle qu’il faut on a presque tous 2 mains gauches et tout est dépareillé… Mais pour le reste je signe. Quand notre famille s’est encore agrandie on a déménagé, ça fait 7 ans dans une maison (pas à nous) trop petite mais avec un grand jardin, et bien ça me fait encore sourire. Les potes n’ont pas manqué de rigoler ce jour-là, car il ne manquait plus que le chien ! Je suis contente d’être encore surprise de temps en temps en rentrant « à la maison ».

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *