Trois ans.

J’ai fêté, aujourd’hui (en fait, hier, mais j’ai pas eu le temps de terminer l’article à temps), mes 3 ans de Montréal. C’est beaucoup et puis c’est très peu à la fois, c’est passé vite, et j’ai l’impression d’être ici depuis des siècles en même temps. On me demande souvent si je suis heureuse ici, si je suis bien, de l’autre côté de l’océan. Je réponds toujours oui, même si parfois c’est un peu compliqué, parce que vous savez, oui c’est vrai, je suis heureuse, mais oui c’est vrai, c’est compliqué.

Il s’est passé un tas de choses, en trois ans. J’ai commencé à travailler comme vendeuse en boulangerie, dix jours après avoir posé mes deux valises dans ma chambre avec vue sur les briques d’en face, dans cet appart’ à la cuisine aux grandes fenêtres qui étaient un peu sales, mais qui faisaient de la pièce l’endroit le plus agréable à vivre. Trois ans plus tard, j’ai déménagé deux fois, j’ai changé de travail, j’ai acheté trois paires de bottes de neige différentes et j’ai changé trois fois de ligne de métro, de code postal et de pharmacie.

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Trois ans que je me suis habituée à avoir des frigos qui ne sont jamais remplis en entier parce qu’ils sont immenses, à avoir des fours qui sont très jolis sur Instagram parce que c’est résolument vintage (en revanche, ils font régulièrement sauter les plombs, parce que c’est vraiment vieux, mais c’est pas trop grave), trois ans à payer très cher mes pass de métro, trois ans pour m’habituer à repérer les arrêts de bus sans compter sur la signalisation, parce qu’il n’y en a pas. Trois ans à faire des stations Jean-Talon, Mont-Royal, Beaubien mon quotidien. Trois ans à me planter entre les pièces de 5 sous et de 10 sous parce que celle de 5 est plus grande que celle de 10 et que je trouve ça pas logique du tout, trois ans à me tromper en parlant de dîner au lieu du souper, à essayer d’utiliser correctement le mot pantoute, trois ans à ne pas trouver des yaourts de soja nature en format individuel et trois ans pour adopter le beurre de pinotte sur les tartines (faux, je trouve ça bien trop sucré, en revanche, je me jette à corps perdu dans le beurre de noix du Brésil et coco, qui est une dinguerie).

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Trois années à comprendre la culture québécoise, trois années pour me rendre compte que, si l’on partage plus ou moins la même langue, la ressemblance s’arrête là. Alors, trois années à explorer ce nouveau chez-moi, ces différences et cette ouverture d’esprit.

Trois ans à sortir le soir en mini-jupe et à rentrer à 3heures du matin sans avoir peur, à pouvoir sortir en legging galaxie si je veux, sans avoir peur des regards – je le fais pas, toutefois, mais je pourrais. Trois ans aussi à m’émerveiller à chaque fois de la gentillesse générale, devant les bonjour-ça-va-bien quand on entre dans un magasin, trois ans aussi à pester contre les routes impraticables en vélo, et trois ans à constater que je n’ai pas râlé contre la poste, ou contre les administrations.

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Trois ans, trois hivers, trois ans, trois étés, trois automnes et trois-faux-printemps. Trois années à vivre les saisons, à profiter de l’été comme jamais, comme on ne le fait assurément pas si on ne va pas être enfermé dans un uniforme manteau-bonnet-écharpe-bottes pendant les six mois d’après, trois années, aussi, à vivre les hivers dehors, en profitant des premières chutes de neige et en maudissant les dernières, trois années à redouter le temps où vient la slush et où les trottoirs sont impraticables, trois années à redécouvrir les couleurs d’octobre.

Trois ans à tous les jours, savoir que j’ai glissé en-dehors de ma zone de confort, trois ans aussi à me poser des questions, pas tous les jours, mais presque, sur l’éloignement, sur l’expatriation, sur les choix aussi, sur les oui et sur les non qui décident parfois d’un avenir. Trois ans à jongler entre les permis de travail, les visas, les dates limites et les dossiers qui expliquent les dix dernières années de ma vie. Trois ans pour apprivoiser plus ou moins bien la distance, le décalage horaire, les amitiés en filigrane et les tu me manques. Trois ans loin des yeux, loin du cœur, sans trop savoir si c’est vrai ou pas, trois ans à inventer des sosies de ceux que j’aime dans la rue, trois ans de vacances en pointillés, trois ans loin.

Trois ans à comprendre, en vrai, ce que cela veut dire d’être une immigrée, avec les bons et les mauvais côtés d’une nouvelle vie inventée, et puis surtout, trois ans de rencontres et d’amitiés, avec ces personnes qui, tout bas, sans le dire, vous font comprendre que ça valait le coup de traverser l’océan Atlantique le 20 septembre 2013.

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39 Comments

  1. Joyeux trois ans alors! Trois ans que je suis arrivée mais repartie moi, le coeur un peu serré mais plein de beaux souvenirs et surtout, l’envie de revenir! Je ne savais pas ce qui m’attendait en arrivant il y a trois ans, et surtout ce qui m’attendait là, trois ans plus tard. Je me souviens de ce moment chocolat gourmand partagé ensemble, il y a trois ans déjà… Bisous!

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  2. C’est beau!
    Je ne sais plus depuis combien de temps l’on se connaît exactement, mais sache que j’aimerai beaucoup que tu restes au moins trois ans de plus!

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  3. C’est drôle, moi aussi hier c’était mes 3 ans d’expatriation. Plus au Sud, au Brésil. Et toujours rester une étrangère finalement, malgré tout, malgré l’adaptation, les amis, les habitudes bien ancrées maintenant, le langage qui mélange les mots,… Mais ne pas imaginer une seconde laisser toute cette vie, parce que c’est moi maintenant.
    PS : le beurre de noix du Brésil, je ne connais pas, j’ignore même s’il en existe ici ^^

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    1. Oh, joyeux 3 ans aussi alors ! Je discute assez souvent de l’expatriation avec ma maman – elle a quitté son pays natal pour suivre mon papa, peu de temps après avoir eu ses enfants (moi, donc ^^) et n’y est jamais retournée pour vivre. Cela fait une trentaine d’années, donc 15 passées en France, où elle ne s’est jamais chez elle, vraiment. C’est étrange, ce sentiment de n’appartenir plus à aucun pays.
      Oh et les noix du Brésil, c’est aussi les noix d’Amazonie, c’est vraiment très bon. Ce sont des grosses noix allongées, un peu comme des grosses amandes, mais plus grasses. Si tu en trouves, jette-toi dessus !

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  4. J’avais eu un petit aperçu de l’expatriation en partant un an en Italie et ça me manque un peu. Cette envie de découvrir un nouveau pays, ses us et coutumes … donc qui sait il y aura peut-être un autre départ.
    Tes billets me donnent bien envie de découvrir le Quebec en tout cas.

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    1. La découverte et l’appropriation d’une nouvelle ville, d’un nouveau pays, c’est réellement quelque chose d’hyper excitant je trouve ! Que ce soit un pays frontalier ou plus loin, il y a toujours ce temps où l’on apprivoise petit à petit les noms des rues, du métro, les supermarchés, tous ces trucs du quotidien. Je trouve ça fantastique, et je pense que c’est le truc qui me donne envie de partir ailleurs, pour recommencer tout ça.
      Et je ne peux que t’encourager à venir découvrir le Québec, c’est vraiment, vraiment une belle province ! (ET PUIS ON POURRA ALLER BOIRE DES CAFÉS ENSEMBLE !)

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  5. Merci Camille pour les petits mails qui arrivent un peu comme par magie pour annoncer un nouvel article, ils arrivent toujours à me surprendre, à me couper dans ce que je suis en train de faire et à accaparer mon attention pendant 5 bonnes minutes parce que je ne peux pas me permettre de ne pas lire le nouvel article là-tout-de-suite-maintenant.☆

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    1. Moi aussi. Et parfois, j’ai l’impression que c’était il y a 20 ans. C’est tellement fascinant cette perception du temps qui passe.

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    1. Tout, non ! Il y a quand même des mauvais côtés, des trucs qui me manquent (les soins médicaux, franchement, c’est très très cher et compliqué, et puis il y a pas l’océan à côté de Montréal, ça ça manque aussi !), mais bon, c’est quand même DRÔLEMENT chouette d’être ici ! 🙂

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      1. C’est pas prévu pour l’instant parce que j’ai pas trop les sous, j’aimerais bien revenir l’année prochaine, je ne manquerai pas de te le dire jolie Camille !
        (Aw, tu ne peux même pas imaginer comment cette parenthèse vient de réchauffer mon cœur <3 )

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  6. ces mots résonnent tellement en moi , expatriée depuis 2 ans, certes de l’autre coté de la frontière, mais finalement, 900km ou 2000km, on ne le prends pas cet avion à chaque we…

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    1. Non, tu as raison, on ne prend pas forcément plus le temps de le prendre, cet avion, mais il y a quelque chose de rassurant je trouve, au fait de savoir qu’il ne faut pas des heures d’avion et des centaines de $ pour rentrer, si jamais. Je m’en suis vraiment rendu compte au moment du décès de ma mamie, pour lequel je n’ai pas pu aller à l’enterrement.

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  7. Oh moi aussi ça fait trois ans, et deux mois. Je ne suis pas de l’autre côté de l’océan, mais fauchée et dans le Nord.

    J’ai trouvé très juste ton « Trois ans loin des yeux, loin du cœur, sans trop savoir si c’est vrai ou pas, trois ans à inventer des sosies de ceux que j’aime dans la rue, trois ans de vacances en pointillés, trois ans loin. »

    Et si j’aime voyager, être à l’étranger, je me dis que, c’est quand même débile d’être aussi loin de ceux qu’on aime le plus.

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    1. J’ai eu une grande période de remise en question de mon immigration, en rentrant l’an passé de mes vacances en famille. Je me disais, comme toi, à quoi ça sert de vivre des trucs cools ici, si je ne peux pas les partager avec les gens qui me sont chers. Et puis finalement, des personnes qui me sont chères, ici, j’en ai, et ce sont très certainement eux qui font que je reste encore. Mais c’est compliqué, justement, quand on commence à construire quelque chose de fort quelque part, ailleurs, de décider de rentrer – et donc de perdre à nouveau ces gens qui sont devenus des gens qui sont chers. Bref, c’est pas facile tous les jours, mais il y a tellement de choses incroyables au fait d’être loin.

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  8. Si l’amour dure trois ans, c’est quoi la suite? (Je dis ça, je ne le crois pas cela dit)
    En tout cas c’est passé vite oui, je te suis depuis si longtemps, et j’ai vraiment l’impression que ça fait moins longtemps. Alors que non. (Et trois ans c’est aussi le temps que je suis dans mon travail actuel. Et d’autres anniversaires. Drôle de trois ans, drôle d’année 2016… Pardon je me perds dans mes pensées!)

    Des bisous 🙂

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    1. Ahah, au départ, j’avais intitulé le billet l’amour dure trois ans, figure-toi ! J’avoue que j’en sais trop rien, j’ai l’impression d’en être au moment où je dois prendre une décision de grande personne (et nous savons toutes les deux à quel point c’est compliqué, ça), si je veux réellement construire ma vie (= monter mon studio graphique + peut-être un de ces jours tomber amoureuse et ce genre de trucs), il faudrait que je me décide sur un endroit, sauf que je suis incapable de me projeter plus loin que la semaine suivante (et encore). Bref, j’ai la sensation d’être au moment charnière de mon expatriation (et je suis incapable de me poser pour peser le pour et le contre de chaque situation, pour choisir, d’ou mon envie de fuir en Argentine pour un PVT.)(<- réaction qui transpire de maturité !)

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  9. 3 ans ….. que la vie continue de ton côté de l’Atlantique avec le même plaisir pour nous de te lire ! Mais à toi de prendre les meilleures décisions pour l
    avenir. Bises

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  10. Merci pour tes mots toujours aussi forts et justes.
    Deux ans bientôt que je vis à Montreal, beaucoup d’incertitudes, de galère aussi, et cette impression d’être toujours en sursis avec les visas temporaires… mais quelle fierté de pouvoir se dire qu’on l’a écoutée, cette petite voix qui résonnait depuis longtemps : « pars à l’aventure » !

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  11. A chaque fois que je lis un de tes articles j’ai juste envie de poster des coeurs en commentaire ^^
    Forcément tes mots résonnent encore plus maintenant que je suis dans la même situation que toi…
    Gros bisous depuis nos 15h de décalage horaire <3

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  12. Comme ça fait drôle de retomber sur ce blog… J’avais perdu le fil, avec regret, peu après ton arrivée au Canada, lorsque tu t’extasiais sur les scones de la boulangerie… J’ai souvent repensé à ce blog en entendant parler de Gontran je-be-sais-plus-comment de Paris par exemple. Ou d’une copine qui revient du Québec la tête pleine des expressions de la bas. Je retombe sur toi avec un article de Celine, de MPLC. Ça fait plaisir ! Je m’abonne du coup. Pour ne plus en louper.
    Bonne continuation d’expérience canadienne à toi :).

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