Trente.

Sept septembre deux mille dix-sept.

J’ai soigneusement détaché l’étiquette de mes vingts ans, pour cette nouvelle dizaine dont tout le monde me promet des merveilles. C’est encore mieux que les vingt ans, m’assure-t-on. Oui, mais moi, je les ai aimés mes vingt ans, alors j’ai peut-être un peu peur que les trente ne puissent jamais être à la hauteur de ce que j’en attends. Ou qu’ils le soient trop. Et, moi qui n’aime rien tant que m’éloigner des cases, des étiquettes, cherchant à mettre des slashs dans tout ce que je fais et suis, je n’arrive à me défaire de celle-ci : le vingt devant mon âge.

Vingt, mon petit poème, mes précieuses années, mes amours et mes chagrins, mes ongles rongés et mes apparts d’étudiante, un peu perdue, un peu fauchée, qui mangeait des pancakes presque tous les soirs, parce que c’était cool, de pouvoir faire ce qu’on veut. Dans mon petit studio sous les toits, où, lorsque le canapé était déplié en lit, on ne pouvait plus accéder au bureau et lorsque je me mettais à faire des maquettes pour mes rendus, il n’y avait plus d’espace pour marcher ; mon premier petit appart’ de grande, seule, dans lequel parfois, il pleuvait dans ma cuisine et où l’ampoule de la salle de bains grillait tous les deux jours à cause d’un faux contact, alors je m’étais habituée à me doucher dans le noir. Ce petit appart’ où j’ai appris. À vivre, à inviter, à avoir des verres à vin de grande personne, à pleurer, à rire, à me féliciter, à hurler devant Autocad, à rentrer tard, seule, ou pas, à ne pas faire bouillir l’eau pour le café, à me débrouiller seule pour changer les fusibles, à ne pas oublier d’acheter du PQ. À grandir.

Ces étés passés de petits jobs en petits jobs, pour avoir de quoi payer les semaines de surf et les mojitos des semaines de surf, parce qu’il fallait parfois au moins ça pour pécho les profs de surf, ces étés insouciants passés sur la route, Bordeaux-Hossegor, Hossegor-Biarritz.

Mes larmes de rage et mes fous rires de victoire dans des études pas toujours faciles, ma remise de diplôme, sourires, champagne, gueule de bois, et puis toutes ces inconsciences qui ne révèlent leur inconscience que trop tard, mieux valent des remords que des regrets, et c’est vrai, mais c’est ça, vingt ans : les balbutiements d’une vie d’adulte qui me paraissent parfois si loin, mais qui permettent tout. De s’en foutre ou de ne pas assez s’en foutre, de tomber, de trébucher, de se redresser, parce que, hé, tout ce dont on a besoin pour avancer, c’est d’un café et peut-être un ou deux verres de trop le dimanche soir, un peu saoûle sur un Vélib’, avant de retourner en cours le lundi, cheveux en bataille et yeux fatigués, pour ricaner bêtement en se rappelant les idioties de la veille et en se croyant invincible, au dessus de tout, au dessus des lois qui régissent la vie des autres, les adultes, les plus vieux, ceux qui savent un peu plus, ceux qui connaissent un peu plus et qui tentent de nous apprendre quelque chose alors qu’il savent très bien, eux, les grands, qu’on a ce qu’il y a de plus précieux : les vingt ans.

Vous savez, je ne sais pas de quoi j’ai autant peur.

Je ne sais pas si c’est parce que tout ce que l’on apprend, normalement, à vingt ans, les gueules de bois, les amours de vacances, les amours d’un soir, les amours d’une heure peut-être, les folies, les inconsciences, les soirées pleines de cette fébrilité que seule la sérénité des lendemains de vingt ans peut apporter, tout ça, je ne l’ai pas assez vécu quand il le fallait, parce que l’anorexie détruit quelque chose d’autre que la simple apparence physique, alors parfois, j’ai peur de ne rien savoir de tout ça, et d’être incapable, maintenant que le vingt s’est effacé, de continuer à l’apprendre.

Je ne sais pas non plus si c’est parce que, même si j’ai fait beaucoup de choses jusqu’à présent, lorsque je regarde autour de moi, je vois surtout la même chose : des couples et des projets à deux, et parfois, parfois, ma peur panique de l’engagement et moi, on les envie. Sans vouloir rentrer dans les détails, parce que bon, c’est comme ça, c’est quelque chose de délicat à aborder pour moi et j’ai encore quelques petites blessures entrouvertes, parfois je me demande ce qu’il s’est passé pour que tous mes choix dans ce domaine soient aussi catastrophiques. Vous savez, la plupart du temps, je suis fière d’être indépendante, de ne devoir compter sur personne, surtout pas sur un garçon, non mais oh, mais parfois, juste, parfois, il y a toujours cette petite voix qui me rappelle combien ma vie est différente de celle que j’avais imaginée lorsque j’avais 17 ans. Est-ce que cette dernière m’aurait plus convenue, non, certainement pas. Mais.

Je ne sais pas si c’est parce que je continue à me ronger les ongles, à oublier de sortir le linge de la laveuse quand elle a tourné alors il faut recommencer, si je regarde toujours mes séries dans un tipi, surtout pas dans un canapé, parce qu’acheter un canapé me parait être un trop grand cap, si c’est parce que je m’assieds encore par terre pour mettre mes chaussures, si c’est parce que je rigole encore quand on me dit prout, si c’est parce que sur mon compte en banque, il n’y a pas grand chose parce que je n’ai jamais su gérer mon argent, mais à vingt ans, on a le droit, c’est même presque drôle, de ne pas savoir comment on fera pour s’acheter une bière demain, alors qu’à trente ans, si on ne sait pas comment on va payer le loyer, ça fait un peu plus peur, ou peut-être si c’est parce que j’écoute Chopin, Schubert et Tchaikovsky le samedi soir, en lisant des livres, au lieu de faire comme les autres, comme les autres qui ont trente ans, qui refont le monde autour de verres sans se soucier du reste, je ne sais pas si c’est tout ça, ou si c’est parce que je ne sais toujours pas quoi faire de mon corps que j’aime parfois, que je déteste souvent, si c’est parce que j’ai si peu confiance en moi que le simple fait d’affirmer que j’ai trente ans me parait être une vaste blague et qu’autour de moi, tout le monde va rire en voyant cette gamine qui fait semblant d’être une grande fille, ou si c’est tout simplement parce que ça va trop vite, et que je suis pas encore prête à tout ça, ça va beaucoup trop vite et j’ai la tête qui tourne parce que c’était hier, que j’avais vingt ans, pas il y a dix ans.

Je ne sais pas comment terminer ce billet. J’ai reçu, toute la journée, des dizaines et des dizaines de messages, de petits mots doux en pagaille, du réveil au coucher, qui m’ont rappelée à quel point je suis entourée et aimée, qui m’ont rappelée que ce trente, bordel, ce trente, il veut rien dire.
Il sera toujours temps, un jour, mais pas maintenant, de grandir pour de bon.


PS : je ne sais pas pourquoi l’image apparait dans une qualité absolument nulle, mais après avoir tergiversé pendant six heures pour savoir si c’était un signe, il ne faut pas publier ce billet, je me suis dit que tant pis. 

11 Comments

  1. Ils étaient beaux tes 20, et je suis heureuse d’en avoir partagé un peu avec toi, le clic-clac qui prend toute la place et la douche dans le noir… Je te promets que tes 30 seront beaux aussi, y’a pas de raison, tout ce que tu as construit est là, juste là…
    (J’ai aussi failli dire prout, pour te faire rire parce que moi ça me fait toujours rigoler, malgré mon grand âge, mais je me suis dit que quand même, sur un si joli billet d’anniversaire, ça se faisait pas trop trop…)
    Des bisous Camille !

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  2. Bon.
    <3 pour tes 20 ans, pour tes 30 ans, pour tes mots.
    Merci de l'avoir publié, ce billet, Camille.
    Je te souhaite une belle et joyeuse et douce et sportive et folle année de tes 30 ans, en espérant fort fort qu'un jour tu aimeras autant la trentaine que tu aimes la vingtaine.

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  3. Bon anniversaire Camille 🙂 Ton article est très touchant et je te rassure, tu n’es pas seule à te poser 1000 questions je te rassure. Va à ton rythme, fais ce qu’il te plait et tout ira bien. 🙂

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  4. Quel beau texte… pour entamer une nouvelle dizaine qui n’enlèvera rien à ce que tu as déjà vécu et qui ne t’empêchera pas de continuer de vivre comme s’il y avait encore un 2 à la place du 3 dans ton âge…
    Je te souhaite de garder le meilleur de tes vingt ans et de découvrir le bonheur d’avoir trente ans un peu plus chaque jour…
    Un très bel anniversaire Camille… et bienvenue parmi nous, les « trentenaires » 😉

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  5. Du haut de mes 41 ans, je peux t’assurer que la vie ne s’arrête pas à 30 ans! Au contraire, pour moi, la vie est plus pleine maintenant qu’à 20 ans et qu’à 30 ans. Plus d’assurance, plus d’expérience, plus de féminité, plus de sport… Bon anniversaire!

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  6. A quelques mois (3 pour être précise) de mes 30 ans, je me pose énormément de questions tout comme toi. Je suis prise d’ivresse et d’anxiété. Mais après tout ce n’est qu’un nombre qu’ils disent, les dizaines sont toujours plus difficile à passer paraît-il, etc.
    En tout cas superbe billet et joyeux anniversaire ! 🙂

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  7. Je ne me retrouve que trop bien dans tes mots, même si j’ai pas encore fêté mes trente ans, et qu’au fond, on se fiche un peu de l’âge – ce sont des réflexions de « saison » quand on approche (ou dépasse) la trentaine.

    Ces questions sur les garçons, sur soi, son avenir, célibataire ou en couple, on se les pose tous: comment ça se fait qu’on ait pourtant dans notre entourage ces gens qui ont l’air d’avoir tout (réussi)? La carrière, la vie sentimentale et puis bientôt les enfants? Où sont leurs doutes? (Je suis sûre qu’ils sont là aussi, sinon ce ne serait vraiment pas juste)

    Je pense que ce qui est chouette, quand on abandonne ses vingt ans, c’est qu’on laisse un peu derrière nous la gamine qui se connaissait peut être mal. Il y a dix ans, j’avais sûrement sensiblement les mêmes envies et rêves, au fond, mais je crois que je ne me connaissais pas vraiment. Avec mes expériences de vingtenaire (et pourtant je ne m’estime pas être très aventureuse!) j’ai appris ce que j’aimais vraiment (lire et regarder des séries le samedi soir par exemple) et où se trouvaient mes limites.

    C’est pour toute la vie en vrai, cet apprentissage du soi, et ça ne se termine pas à trente, quarante ou cinquante ans. Et ça, mine de rien, c’est drôlement cool de s’en rendre compte, non?

    Ce commentaire est largement décousu, on dira que c’est comme un stream of conciousness. Et puis encore joyeux anniversaire Camille 🙂

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  8. Je ne me débarrasse pas de cette nostalgie des 20 ans, non plus, et pourtant, c’est mon 33ème anniversaire que j’ai fêté le 6 septembre. Quand je vois des personnes boire un verre en terrasse un mardi soir, je ressens cette pointe d’envie, de « c’était bien cette vie », alors que bon, je vais boire des verres le mercredi moi. Mais c’est pas pareil, j’ai un appart de grande, un job sérieux depuis 10 ans, un enfant, des responsabilités. J’ai encore plein de rêves, mais ceux que j’avais quand j’étais enfant, ils ne dépassaient pas la trentaine : qui rêve d’avoir 35 ans ?
    Pourtant j’adore ma vie, et ma vingtaine a été marquée par cancer et chimio alors c’était pas non plus un long fleuve d’insouciance et de kifs.
    Enfin, 30 ans, c’est cool et tu vas continuer de t’éclater, mais je partage ta nostalgie ! Elle restera toujours un peu dans nos vies, je suppose, comme celle de l’innocence totale de l’enfance, ou peut être même celle de nos 40 ans, quand on aura 70 ans, haha. Une page qui se tourne symboliquement. 🙂

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  9. Oh c’est joli tout ça… A quelques semaines de mes 40 (c’est thérapeutique juste de l’écrire il faut croire vu comme c’est dur) je ne vais pas te faire le coup du « mais non, tu verras, plus on vieillit mieux c’est ». Parce que je ne le pense pas, que je sens que certaines choses changent, les cernes et les difficultés à se remettre du manque de sommeil, sans parler d’un verre de trop aïe et que je ne vais pas te mentir c’est très dur à accepter, en tout cas pour moi. Mais il est vrai aussi que je me sens moins « rugueuse », un brin plus apaisée (même s’il reste du travail!) et que je pense que tout ça est du à des choix de vie comme accepter une (relative) stabilité dans sa vie que je n’aurais pas sus faire plus tôt… Bref, tout ça pour dire que chaque époque a ses joies et ses difficultés, que ce n’est pas une question d’âge et que je pense que c’est différent pour chacun. Et je te souhaite la trentaine joyeuse, libre et aventureuse! 🙂

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  10. ça faisait un moment que je ne t’étais pas passée par là, je crois que toi comme moi on a du mal à respecter des plannings d’articles, le concept en lui mm étant complètement absurde. Toujours est-il que depuis septembre je n’avais pas lu ton dernier article, et comme à chaque fois, quel petit bonheur de le lire dans le bus du soir, tes mots si jolis, tes impressions si partagées, la peur, l’angoisse, les petits plaisirs si justement décris, si subtilement évoqués
    Je ne te dirai pas que « non 30 ans ça ne veut rien dire c’est dans la tête » parce que non c’est pas que dans la tête, ça fout un coup au moral, quoiqu ‘on en dise (moi j’ai passé le mm cap pour les 25 étant un peu plus jeune que toi:)) en revanche l’important derrière les chiffres c’est de ne pas te perdre toi, avec tes rêves de gosses, tes soirées ciné dans le typi et tes glousseries de petite fille. Parce que c’es ça l’important. Parce qu’acheter un appart, avoir 2 gosses ou avoir une assurance vie n’est pas forcément la norme.
    Je t’embrasse!
    Au plaisir de te lire!
    A bientôt

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