On a pris le bus, jusqu’au terminus.

On a pris le bus, jusqu’au terminus. C’était une belle matinée, il était très tôt encore (enfin, il était très tôt pour quelqu’un qui est encore dans le rythme du cocon des fêtes de Noël), le soleil commençait presque à laisser deviner les quelques rayons auxquels on aurait droit un peu plus tard ; on avait mis nos bottes chaudes, une, deux ou trois couches comme des pelures d’oignons, on avait bien hésité sur la petite doudoune ou la grosse polaire et puis on avait dit qu’au pire, on les enlèvera si on a trop chaud.

Dans le bus, c’était toujours tout droit, les rues défilaient, feu après feu, arrêt après arrêt. On s’éloignait un tout petit peu de la ville, mais pas tant que ça, le terminus n’était qu’à vingt petites minutes de là. Les quatre derniers dans le bus, on a sauté presque pieds joints sur le trottoir enneigé et puis on s’est demandé par quel côté il fallait partir.

Moi je n’ai pas un bon sens de l’orientation, c’est risible tellement c’est lamentable, d’ailleurs, alors je n’ai rien dit, me contentant de lever le nez en l’air, pour regarder un petit peu le ciel et les arbres nus. On est partis sur la droite, on a tourné, et puis on est revenus sur nos pas, parce que bon, on s’était trompés, et on s’est enfoncés dans le parc. En arrivant dans le petit chalet, non sans s’être arrêtés vingt sept fois sur le trajet pour regarder la neige sur les arbres – cela fait cinq hivers que je suis ici et je ne me suis toujours pas lassée de regarder la neige posée en équilibre sur les branches – on a vite vite déposé nos écharpes, nos bonnets et nos gants. Le temps d’un café très mauvais et de deux ou trois questionnements sur les équivalences des pointures EU/US, on avait nos bottes, nos skis de fond et nos bâtons, qui sont peut-être tombés à terre par ma faute, sous les yeux probablement effarés du personnel, se lamentant sans doute sur ces touristes qui font décidément n’importe quoi, parfois.

Un peu encombrés de tout ce matériel, et largement déstabilisés par nos fous rires incessants, on a fini par chausser nos skis maladroitement et très peu gracieusement, et on a pris le chemin, celui-ci, tout droit, je crois, pour faire la première boucle, l’écureuil bleu. Sur le chemin, on a croisé des écureuils, on s’est arrêtés souvent pour regarder la rivière gelée, dont on sent le tumulte juste dessous, alors les plaques de glace sont toutes dérangées, un petit peu comme mes tas d’habits dans mon appartement, quand j’ai la flemme de les ranger. Les arbres, tous près de l’eau, laissaient pendre leurs branches transformées en stalactitiques pour la saison et juste en face, il y avait du blanc presque bleu, du bleu presque gris, du gris bleu et blanc. Et du grand. Et un petit peu plus de ciel que ce qu’on a l’habitude de voir.

On a voulu faire un petit détour, faire du hors piste, comme on dit (ne vous emballez pas, le hors piste a consisté en sortir de la piste de ski de fond pour aller sur la piste des promeneurs) et, en voulant faire la maligne, je me suis retrouvée par terre. On a fini la boucle, on a fait quelques boomerangs, entrecoupés de rires, encore, on a fait tomber nos gants, on s’est beaucoup fait doubler, on a presque fini par prendre de l’assurance et de la vitesse, on a fait un tas de pauses pour regarder tout, autour de nous et répéter que c’était beau, tout ça. C’est vraiment beau.

Moi, je m’émerveillais, aussi, de la chance que j’avais de partager cette matinée avec eux, que je n’avais pas vus depuis dix, peut-être douze ans, peut-être un tout petit peu plus. M., c’était ma petite-fille, ma petite protégée et ma petite préférée, quand on était à l’école de danse. Alors, se retrouver dix, douze ans plus tard, peut-être un tout petit peu plus, perchées sur des skis de fond en riant de nos accoutrements, c’était bon, tout simplement.

On est rentrés au chalet, les joues roses et les yeux brillants, on a vite vite enlevé nos bonnets, nos écharpes et nos gants pour profiter de la chaleur du thé brûlant. Rien n’est meilleur qu’un thé brûlant avalé au retour d’une matinée dans le froid, les doigts encore un peu engourdis, et les bras et jambes un peu fatigués. On s’est mis juste à côté du chauffage, on a regardé les gens, il y avait un bébé minuscule, il y avait une famille avec un pique-nique géant, il y avait des jeunes et puis des moins jeunes aussi, dans ce petit chalet d’accueil.

Et puis on a repris le bus, au terminus, les joues roses et les yeux brillants, pour rentrer.
C’était une belle matinée.

5 Comments

  1. Elle est chouette cette résolution de venir écrire plus ici en 2018 (et elle avait l’air drôlement chouette cette matinée)(et peut être que je devrais avoir comme résolution de venir commenter un peu plus)(je reviendrai sur le bilan)

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  2. Avec tes mots, tu as l’art de nous transporter avec toi dans la forêt, aux branches enneigées, et de nous rendre nostalgiques de ce moment. Que l’on a pas vécu. Tu es sûre que tu n’es pas une magicienne?
    Des bécots et encore plus de mots pour 2018.

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