Dans la grande maison de pierre.

Sur la table du petit déjeuner il y avait toujours une boite en fer dans laquelle on laissait les paquets ouverts de biscottes. Il y en avait souvent deux entamés en même temps et c’était utile pour toujours avoir la certitude de tomber sur une biscotte pas cassée.

Il fallait alors espérer que le beurre ne soit pas trop dur, pour qu’il ne brise pas la biscotte en l’étalant dessus et la mince couche servait alors de lit pour les garnitures. Chocolat en poudre, miel, confitures, parfois tout ça à la fois.

Il n’y avait que là-bas que je mangeais des biscottes. À la maison, on n’achetait jamais cela – en Espagne, on mangeait du pain de mie qui s’appelait Semilla de oro, je crois qu’il n’y avait pas vraiment de biscottes en Espagne, et plus tard, en grandissant, les biscottes sont restées réservées à ces moments, là bas.

Sur la table recouverte d’une toile cirée il y avait toujours un grand pot de miel crémeux, un beurrier et quelques pots de confitures, aux fruits rouges souvent. Et de la gelée de groseille, toujours. Faites par l’une de mes tantes dont le jardin regorgeait de merveilles, elles portaient toujours la même petite étiquette blanche, gelée de groseilles, gelée de groseilles et cassis, gelée de groseilles et framboises, avec l’année de l’été associé à la récolte, et dont on faisait réserve, chaque été, comme un rituel, je vous ai mis des confitures dans le coffre, disait ma tante avec un clin d’œil, oh la la, tu n’auras pas dû, disait papa, l’un comme l’autre sachant pertinemment que nous ne comptions pas repartir de là sans confiture. Les tartines n’ont jamais eu la même saveur, maintenant que je n’ai pas plus de gelée de groseille chez moi.
On allait parfois ramasser les haricots verts dans le jardin lorsque j’y passais une semaine, l’été. Et on chipait des framboises avant de retourner jouer au basket juste devant le garage ou faire des sablés dans la cuisine.

Dans la grande maison de pierre, les verres de tous les jours, rangés dans le vaisselier, étaient dépareillés et à l’effigie de super-héros de dessins animés français, parce que c’était une époque où les pots de moutarde étaient faits pour être recyclés en verres pour les enfants – et en source de disputes pour savoir qui serait la tortue Ninja et qui serait le Capitaine dont on ne connait pas le nom parce qu’on a pas grandi avec la télé française. Il n’y avait pas de princesses, sur ces verres, dans mes souvenirs.

Dans la partie du bas, derrière les portes sans vitres, il y avait le chocolat en poudre, pas du Nesquick, l’autre, le Poulain, qui était un peu moins bon, et puis il y avait les biscuits secs qu’on ne sortait que pour le café des grands. Je le sais parce que j’allais en voler, parfois. Je sais que mes grands parents ne s’en seraient pas offusqués – mes parents peut être un peu plus.

Dans le coin, au fond à gauche en entrant, il y avait cette photo des cousins, le jour de leurs noces d’or à eux. J’avais 8 ans à l’époque il me semble, peut-être 10, je ne sais plus, je portais ma robe verte à minuscules fleurs achetée pour l’occasion. C’était vite devenu ma robe préférée. Elle avait un serre-tête assorti et je trouvais ça follement chic, même si encore aujourd’hui, je m’étonne que maman ait accepté de céder à ce caprice de nous acheter les serre-têtes assortis. Ma petite sœur avait la même robe, en rose. Et le même serre- tête assorti, qui lui tombe sur le front sur la photo et qui n’empêche pas ses cheveux de partir dans tous les sens. Ma petite sœur a toujours eu les cheveux dans tous les sens. On est toutes les deux en équilibre sur les genoux d’un cousin plus âgé, on était les petites chouchoutes, parce qu’on était beaucoup plus petites, et parce qu’il n’y avait à l’époque que quatre filles dans la grande tribu des cousins. On sourit tous. C’est rare, sur une photo de groupe, quand tout le monde est beau, simplement.

J’adorais m’arrêter et regarder cette photo. Elle n’était pas dans un coin très pratique pour s’adonner à la contemplation, mais je m’attardais dessus dès que j’avais à faire dans ce coin et ma place préférée à table, c’était du côté du poêle, comme ça, quand la conversation devenait un peu trop ennuyeuse pour moi, je regardais la photo.

Il faisait toujours froid dans la cuisine et cette pièce me faisait un petit peu peur – la porte donnait sur la cour où était enfermée la chienne, dont j’avais une trouille infernale. Je montais m’enfermer dans ma chambre lorsqu’elle devait traverser la maison pour aller dans le jardin, devant et le matin, je restais de longues minutes devant la porte de la salle à vivre pour m’assurer qu’elle était enfermée. Je ne comprenais pas pourquoi tout le monde me trouvait stupide d’avoir aussi peur, mais je n’ai jamais, je crois, réussi à surmonter ça.

Aussi dérisoire que cela paraisse, aujourd’hui, je m’en veux.

Dans le jardin, il y avait une balançoire, juste avant d’aller dans le potager. Elle était sur un petit talus qui donnait l’impression que l’on dominait tout, une fois perché sur la planche de bois. On pouvait même s’imaginer sauter de l’autre côté de la grand’route, juste avec l’élan. On ne l’aurait pas fait bien sûr, les adultes nous répétaient tout le temps que cette route était dangereuse, les voitures arrivent si vite et le virage offre tellement peu de visibilité.

Devant la porte d’entrée de la maison, il y avait un petit jardin fermé, tout bien rangé, avec deux petites allées et un banc. Personne n’y allait jamais et le portillon était toujours fermé. Je n’ai jamais compris pourquoi. Je n’ai jamais osé demander pourquoi.
Dans les champs derrière, il y avait une vieille 2CV dans laquelle parfois on allait jouer. Et juste à côté, il y avait l’ancienne étable, dans laquelle beaucoup de petits chatons sont nés, sous nos yeux parfois.

Dans la grande maison, les marches pour monter dans les chambres, étaient en pierre elles aussi et l’usure du temps se remarquait au centre ; elles étaient un peu érodées. J’aimais bien imaginer mon papa, enfant, courir dans les marches, suivi par ses sœurs ou poursuivi par ses frères (ou l’inverse). Les marches étaient souvent très froides alors on gardait nos chaussures tout le temps, et sur le demi palier il y avait un fauteuil en rotin avec une poupée confectionnée par ma tante. Mes tantes étaient douées.

Ma chambre à moi, la chambre rose, était tout au bout, on la partageait avec ma sœur et mon frère quand on était petits et puis en grandissant, les règles du jeu ont un peu changé, ce n’était plus aussi immuable et parfois, on se retrouvait dans la grande chambre, celle qui ressemblait à un dortoir, qui était chouette et rigolote, mais bon, on entendait trop les ronflements des autres.
Sur les murs la tapisserie était un peu défraîchie et une trace noire d’humidité laissait jouer mon imagination chaque soir. Quelques dessins d’enfants avaient été épinglés un peu aléatoirement, bonshommes avec des bras qui poussent depuis la tête ou maisons avec trop de cheminées sur le toit pour que ce soit réaliste. La porte était vitrée dans sa partie supérieure et cela me rassurait, la nuit. Je pouvais vérifier quand mes parents étaient montés se coucher et j’avais un peu moins peur de cette grande maison de pierre pleine de recoins et de bruits. Je ne pouvais m’endormir tranquillement que lorsque je les savais dans la pièce à côté.

Au petit matin, le soleil transperçait les volets que l’on arrivait pas toujours à bien fermer et le coq, juste en bas, annonçait fièrement la nouvelle journée.

Sur le coté du lit il y avait des petits tiroirs qui faisaient du bruit dès qu’on bougeait un peu – ma petite sœur bouge beaucoup quand elle dort. Dedans il y avait quelques jeux et livres, dont un qui racontait l’histoire d’une petite fille, une Chinoise, qui vivait dans un petit village, mais je ne me rappelle pas vraiment le reste, bien que j’aie lu ce livre des dizaines de fois.

Je demanderai un jour à mon grand-père si le livre est encore là, dans la grande maison de pierre.

21 Comments

  1. A la lecture de la première phrase j’ai tout de suite su de quoi tu parlais. Je n’ai jamais réussi à manger des biscottes ailleurs que là. D’ailleurs, les biscottes ailleurs que là n’ont pas le même goût.
    Et je crois que depuis, ils ont repeint le plafond de la chambre du fond.
    <3

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    1. Je ne suis même pas montée à l’étage la dernière fois, je crois. Si ? Je me rappelle plus.
      Et <3, aussi, bien sûr.

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  2. Magnifique. Merci! Tu m’as replongé dans mon enfance, et mes vacances passées chez mes grand-parents. Toujours un plaisir de lire tes textes simples, poétiques et vivants. Continue!

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  3. Moi j’ai la mm 🙂 la petite ferme aux tuiles ocres, et ce ne sont pas les biscottes mais le pain gâteau… Tout est différent et pourtant tout est identique je revis mon enfance avec ton texte!
    A très bientôt
    Et bonne année au fait!! Plein de folies 🙂

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    1. La petite ferme aux tuiles ocres, ça me fait rêver aussi.
      Bonne année aussi Sarah, merci de toujours venir glisser des petits mots ici !

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  4. Coup de cœur pour ton récit camille 🙂 on a passé nos vacances exactement dans la même maison il faut croire !! Dingue. Encore bravo pour ta plume 🙂

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  5. Bravo Camille pour ce récit. Tout est tellement là, présent, pour qui connaît cette maison.
    La photo est toujours à la même place, objet chaque Noël d’un « c’est qui là ? » avec mes filles.
    Grosses bises
    Le cousin plus âgé

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    1. J’ai eu les larmes aux yeux en imaginant mes petites-cousines devant cette photo des plus grands, à essayer de se souvenir d’une fois à l’autre qui est qui (et de replacer les visages après en vrai !).
      Merci pour ce petit mot, et des bises !

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  6. C’est si beau, tout est un peu différent mais en meme temps si similaire. Mes grands-parents ont vendu la maison, ca nous a tous fendu le coeur, mais on n’avait pas de meilleure solution à l’époque. Tu m’as mis les larmes aux yeux à l’évocation de tous ces tendres souvenirs.

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    1. Ma grand-mère est décédée il y a un petit peu plus d’un et mon grand-père ne vit désormais plus dans cette maison, pour l’instant elle est restée dans la famille, je crois que c’est mon parrain qui l’a récupérée, mais je ne sais sincèrement pas jusqu’à quand… Et même si j’avais toujours un peu froid dans cette maison et qu’il n’y avait qu’une seule petite salle de bain à partager, je sais que je serai inconsolable si un jour je ne peux plus y aller. Ces souvenirs sont précieux.
      Merci d’avoir glissé un petit mot ici !

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  7. Ton récit m’avait fait rappelé les vacances que j’ai passé chez mes grands parents. Quoique leur maison ne ressemble pas tellement à cette grande maison mais la cuisine et tout ce qui se mangeait y ressemble largement. Bravo pour ce petit retour en arrière!

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  8. Je n’avais pas vraiment de maison comme ça dans mon enfance, et si je pouvais le regretter jadis, ça ne me fait trop rien maintenant. Et ça ne m’empêche pas d’avoir lu avec tendresse ce texte qui sent bon la confiture et la douce nostalgie… (Merci pour ce partage intime et doux <3)

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  9. Merci pour ce magnifique texte qui m’a replongée dans ma propre enfance. Je me suis souvenue de tous ces petits détails qui se gravent dans notre esprit sans qu’on sache trop pourquoi : le bruit que faisaient les claquettes dans les escaliers du jardin, la colonie de fourmis près du vieux figuier, le chemin en pierre qui brûlait les pieds en été…
    Alors merci pour ce moment de nostalgie !

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  10. C’est étrange comment ce récit m’a rendu mélancolique de ma propre enfance dans la maison de pierre: les crêpes au nutella au retour de la grève, le chocolat milka qui fondait dans le tilleul du soir, les balançoires au fond du jardin …
    Merci !

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