À l’audace de nos folles années.

La semaine dernière, lors d’un entretien, on m’a demandé de quel projet réalisé j’étais la plus fière. Je n’ai pas vraiment eu à réfléchir longtemps et même si ce chapitre de ma vie est refermé, j’ai eu envie de vous le raconter.

J’avais choisi de ne pas renouveler mon contrat dans l’agence d’architecture où j’avais fait mon alternance, une fois mon diplôme en poche, pour me laisser cette toute petite chance de ne pas m’enfermer tout de suite dans un métier qui, je le savais, ne me conviendrait guère plus d’un ou deux ans. Au moment où 98 % de ma promo rêvait de signer des CDI et CDD pour, comme on dit, assurer un avenir, je m’étais offert le luxe de compter sur mes économies pour voir si ce projet, qu’on avait évoqué après une soirée trop arrosée et dont on avait griffonné les contours sur le ticket du bar, qui indiquait le nombre de mojitos bus – le gin-to n’était pas encore légion -, pouvait tenir la route.

Vous savez, c’était la première fois de ma vie que je faisais quelque chose qui sortait un peu du chemin. J’ai toujours été une bonne élève, je n’ai jamais fumé, je ne me suis jamais droguée, je n’ai jamais fait le mur, je n’ai jamais fait des trucs qui auraient pu faire dire à mes parents que j’étais une ado difficile, qu’est-ce qu’on va faire d’elle. Alors, prendre une année pour voyager, et faire on ne sait quoi, alors que, tu sais, c’est difficile en ce moment de trouver du travail, si tu t’arrêtes un an, qu’est-ce que tu vas dire pour justifier ça ? Que tu voulais juste voyager ?, c’était pas forcément quelque chose qui allait de soi.

(J’en profite pour exprimer ma gratitude infinie envers mes parents qui ne m’ont jamais, jamais, jamais dit que je me plantais, et qui m’ont encouragée et soutenue sans jamais faillir, à me répéter qu’ils étaient fiers de moi, aujourd’hui encore, fin de la parenthèse.)

C’était aussi, je crois bien, la première fois que j’étais sure-et-certaine de faire le bon choix. On savait pas trop où on mettait les pieds, vouloir éditer un magazine à deux, étrangères au métier et sans vraiment beaucoup de fonds alors que la presse papier, en 2012, était loin d’être au beau fixe, quelle idée. Mais je crois qu’on avait besoin de ce projet, toutes les deux, pour avancer, pour nous prouver qu’on était capables, nous aussi, de faire quelque chose à partir de nos seules envies. Et puis, il y avait cette amitié, ce lien tellement fort qui nous unissait, nous réunissait et qui nous rendait capables, je crois, de soulever des montagnes à deux. Tout le temps à deux, partout, à deux.

 

Alors, hier, je relisais les deux numéros de Candide, et je nous ai revues, à Buenos Aires, débarquer après 36 heures de bus, sales, épuisées, les cheveux collés par les 97 % d’humidité d’Iguazu, où on était la veille, sans argent – nos cartes de crédit avaient été bloquées à cause de banques trop besogneuses – sans téléphone, une cheville sur 4 défaillante, et une valise sur 2 sans roulettes ; je nous ai revues, frappant à la porte de chaque hôtel, pour voir si l’écrin conviendrait pour notre tout premier reportage, je nous ai revues aussi sur ce rooftop, les reflets dorés de la golden hour dans la piscine, la veille du départ, peut-être pas encore tout à fait conscientes que les deux semaines que l’on venait de passer avaient posé les premières briques de toute cette aventure. On avait écrit au stylo correcteur nos trois prénoms, Malvina, Camille, Candide sur le mur d’un bar – encore trop de boissons alcoolisées ce soir-là (ne faites pas ça sans la surveillance d’un adulte et sans modération, évidemment) et en rentrant, on avait rédigé des pages et des pages pour notre sujet sur le surf en Argentine.

Je nous ai revues appeler des inconnus – enfin, pas moi, j’ai peur du téléphone, moi j’envoyais des mails – pour les rencontrer, leur poser des questions, et faire des kilomètres en voiture pour ça, quitte à les priver de sommeil (c’est une private joke, mais la première interview que nous avions faite était celle de Sosurf et nous avions débarqué comme des fleurs pour les assommer de questions alors qu’ils venaient de passer la nuit entière à commenter une compétition de surf) (depuis, on s’aime très fort), je nous ai revues, les yeux brillants, déposer les statuts de l’association, je nous ai revues harceler notre entourage pour corriger, relire, poser, valider, manger – on avait fait plein de tests de recettes, évidemment – et je nous ai revues, quelques mois plus tard, les cernes des nuits blanches sur InDesign bien accrochées, ouvrir fébrilement le carton qui contenait les premiers exemplaires de notre bébé de papier, comme on se plaisait à l’appeler.

Je nous ai revues, soigneusement découper les rouleaux de papier kraft, écrire les petits mots personnalisés à la main, merci, merci pour ta commande, sur des petites cartes où j’avais dessiné des palmiers et des vagues, et envoyer amoureusement chaque exemplaire, jusqu’à dire, presque à demi-mot, sans y croire, on a tout vendu, regarde, on a tout vendu.

Je nous ai revues, l’été d’après, l’été du bonheur comme on se plaisait à l’appeler, à courir les compétitions de surf la journée, à boire, trop boire, le soir et à rire, tout le temps, complètement insouciantes, en profitant juste du fait qu’on avait, je crois, le monde à portée de main et le bonheur, juste là, au bout des doigts, et qu’on avait choisi de s’en emparer, comme on peut rarement avoir la chance de le faire, je crois. Ou peut-être, si, comme on le fait tous, à 25 ans. Je n’en sais rien.

C’était il y a cinq ans, c’était presque une autre vie.

(ce shooting fait partie de mes moments chouchous – les photos sont signées Noémi et cet après-midi passé à dénicher les plus cools endroits du 18ème reste un souvenir précieux)

Je nous ai revues, ce jour où la jauge de la campagne Ulule a dépassé les 100 %, où on s’est dit que finalement, ça valait le coup, tout ça. On nous faisait confiance, on validait nos idées – on avait même signé des annonceurs, rendez-vous compte -, on avait eu le cran de présenter ce qui n’était, sans doute au départ, qu’une petite plaisanterie entre amies, et d’en faire quelque chose de concret, comme deux vraies professionnelles qui savent (plus ou moins) où elles mettaient les pieds.

Oh, il y a mille choses que j’aurais fait différemment, je crois, dans ce projet, dans ces deux numéros, deux fois cent-trente-quatre pages sorties de nos deux têtes, de nos quatre mains et de notre amitié, mais j’ai souri en voyant les petites erreurs de mise en page, les photos un peu mal cadrées et les phrases un peu maladroites de, finalement, deux gamines qui sont juste en train de batailler pour voir leur bout de rêve imprimé, sans douter et sans (trop) se poser les questions qui freinent et qui peinent.

Pleines de l’audace de leurs folles années.

 

15 Comments

    1. J’ai déménagé à Montréal, ce qui a rendu la suite du projet compliquée à mettre en place. Je crois que c’était trop tôt pour pouvoir continuer à distance – mais j’avais besoin de quitter la France. Je ne pense pas que ce projet reverra le jour, mais c’est quelque chose qui nous a fait du bien, autant dans nos vies perso que pro, alors même si ça s’est terminé, ça reste quelque chose de beau !

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  1. Quelle audace c’est le mot !! C’est superbe le travail que vous avez fait et génial que vous avez suivi votre instinct, vous avez toute mon admiration . Même si cela est terminé, je comprend pourquoi cela reste une belle parenthèse . 🙂

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  2. C’est rigolo. Je suis tombée sur mon Candide la semaine dernière et je me suis souvenue de toute cette jolie aventure. Bravo les filles d’avoir cette jolie folie gravée au fond de vous.

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  3. J’ai les 2 exemplaires!!!
    5 ans déjà !!!!
    Ça passe tellemement vite.
    Encore plus de temps que je te suis sur Twitter ( depuis l’époque de votre départ pour l Ucpa en cours de surf ) vous me faisiez tellement « rire » j’aurai pu être là 3ème copine tellement vos « délires «  et kiffes étaient les mêmes que les miens … (2 ucèp a mon actif depuis : ski et voile et des supers potes rencontrés la bas ) fin de la parenthèse comme tu les aimes
    Candide me rappele une époque particulière de ma vie les 25 ans aussi … et je les garde ; ils ne finiront pas à la poubelle comme certains autres magasines ah ça non
    Et j’ai envie très fort d’aller en Argentine depuis votre voyage. Ça m’a pas quitté 😉
    Bisous Camille

    Claire

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  4. je me rappelle tellement de la sortie de ce rêve… en tous les cas j’ai envie de dire que cette audace là est absolument magique… et ma chère Camille (et Malvina) aussi je vous souhaite encore tellement de beaux projets et de rêves à réaliser…
    et sinon et bien quand on a vécu une période aussi belle et insouciante que celle que tu rapportes là et bien, à quelque part elle nous porte toujours…
    je le sais (je l’ai aussi au coin de moi cette folle année)
    biz

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  5. C’était un très joli projet pour se lancer dans la vie.
    Ou dans l’aventure !
    Un peu les deux à la fois, je crois. 🙂

    Et j’avoue, ça donne envie de les feuilleter, ces Candide(s). 🙂

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  6. Peut-être qu’un autre projet similaire (suite?) (re)naîtra. Il sera différent, il aura grandit et muri très certainement, ce sera avec Malvina, seule ou avec d’autres mais il y aura toujours d’autres choses 🙂

    Nous aussi avec les copines on avait édité, non pas un magazine, mais un fanzine, comme à la base nous étions illustratrices. On a sorti 3 numéros avec des posters en sérigraphie, on a fait des expos et on a même invité des gens à dessiner avec nous. Et puis nos chemins se sont séparés, même si nous sommes toujours amies, pareil que pour vous deux, les distances ça n’aide pas pour ce genre de projet où tu as besoin d’échanger, de bosser des heures dessus, raturer, faire des schémas, passer des nuits blanches avec de la musique beaucoup trop à fond .. à distance c’est juste impossible mais j’en garde un bon souvenir aussi.

    J’espère un jour retourner vers l’édition, monter ma propre maison ce serait un peu beaucoup mon rêve, même si je ne m’en sens pas encore du tout prête à porter tout ça sur mes petites épaules.

    En tout cas, je suis sûre, avec toute ta créativité, que tu trouveras d’autres projets où t’épanouir, du moins c’est ce que je te souhaite 🙂

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